Un petit dessin d'Isabelle, pétillant personnage de fille à marier dans
l'Illusion Comique de Corneille qui se joue en ce moment à la Comédie Française (mise en scène de Galin Stoev.)
J'ai beaucoup apprécié Isabelle, avec sa chevelure interminable, ses chaussures de femme sous des chaussettes tombantes et ses manières de gamine amoureuse, boudeuse, qui traverse le plateau en dansant et chantant, se cache et échappe à ses prétendants. C'est précisément le type de vision un peu moderne/poétique de personnage "classique" qui sonne juste à mes yeux. Parce que le caractère reste intact et compréhensible sans s'encombrer d'informations historiques.
Là, j'hésite un peu à me lancer dans un article conséquent, parce que les images n'abondent pas sur le net, et que je risque de manquer d'arguments visuels pour étayer mon avis de geek théâtrale mal dégrossie.
Essayons tout de même.
Pour commencer,
l'Illusion Comique, c'est une pièce très compliquée. Du théâtre dans le théâtre dans le théâtre. Genre, l'illusion d'un magicien montre à un père la vie de son fils perdu, sauf que cette vie qu'on croyait être vraie s'avère être la pièce de théâtre jouée par ce fils dont on découvre à la fin qu'il est comédien.
Moralité : c'est pas si nul d'être intermittent du spectacle. (pardon)Vous allez dire que je vous gâche tout le suspens, sauf que voilà, la mise en scène que j'ai vue part un peu du principe que l'avantage d'un classique, c'est que tout le monde le connaît. On peut donc jouer un peu avec, "créer un paradoxe où l'on est à la fois respectueux et insolent", dit justement le metteur en scène.
D'emblée, ça ne plaît pas à tout le monde, parce que pas de beaux costumes, où va la tradition, je vous l'demande. Okay, vous pourriez me dire :
"on sait depuis Johnny Cash que jouer en costard à la radio rend l'acoustique plus classe, donc le costume c'est important !" Sauf qu'au théâtre, le costume est une information visuelle comme le décor et le jeu, il fait partie du propos du metteur en scène/équipe artistique. Donc si le propos c'est pas de dire
"Hé, cette pièce a été écrite en 1635, par Corneille, auteur classique ne l'oublions pas !", je ne vois pas l'utilité de faire porter des costumes d'époque aux acteurs, ça crée une information visuelle qui se ballade, et peut éventuellement parasiter le reste.
Je n'innove pas trop en disant tout ça, mais j'ai un peu cherché à savoir pourquoi cette pièce avait si peu de succès, et c'est un argument qui revient souvent dans les articles que j'ai pu lire.
Au début, on a effectivement cette impression de dépouillement moderno-dépressif. Sol noir, pas d'effets spéciaux, du coup, l'illusion, c'est juste le père qui s'asseoit sur une chaise et regarde les comédiens, dont son fils, investir la scène.
Ce que j'aime bien avec
Galin Stoev, c'est que dans chaque spectacle que j'ai vu de lui il crée des espaces où les personnages sont en stand-by, on les voit attendre le moment où ils vont revenir sur le devant de la scène. Et à mon sens, c'est particulièrement pertinent ici. Le magicien interromp parfois leurs gestes, les dirige, on sait que de toute façon il orchestre tout, que tout ça c'est pour de faux. Le décor ressemble à une espèce de collège ou d'immeuble design, dont on se rend progressivement compte qu'il n'a aucune logique (escalier qui ne mènent nulle-part, cellules de verre dans lesquels les comédiens s'enferment parfois, vitres au travers desquelles se déploie tout un jeu de communication, de séduction, de fuite). C'est un peu à nous de décider ce que ça représente, et ce genre d'idées me plaît.


Il y a de belles images : peinture blanche que grattent les personnages sur les vitres jusqu'à apparaître au travers. Courses-poursuites amoureuses entre Isabelle et ses différents prétendants (ils la suivent en chantant de façon pseudo lyrique, elle leur crie dessus pour les repousser.) En particulier une qui m'a beaucoup touchée, et qui montre bien à quel point tout l'espace et tous les angles de vue sont maîtrisés dans cette mise en scène : quand on est en orchestre, dans la salle, on peut voir le "plafond" d'un couloir du décor.
Eh bien ce plafond est transparent-mat, et on peut voir Isabelle faire les cent pas "à l'étage", ses petites chaussures rouges et sa robe sont visibles à travers ce plafond !
Tout ça pour dire que... moderne, dépouillé et froid, je ne pense pas. J'aime bien voir des choses différentes, et pour le coup, j'ai trouvé cette différence plutôt réussie.
(je m'arrête là par peur de vous assommer définitivement, mais pour les théâtreux hardcore, le dossier de presse est cool. Et si vous voulez discuter, laissez-moi de petites grenadines !)